A Ceux qui Perdent un Être Cher Aujourd'hui
- piednoir
- 6 avr. 2025
- 6 min de lecture
Il y a des dates qu’on n’oublie pas. Elles se gravent en nous, silencieusement, comme des cicatrices qu’on ne voit pas mais qu’on sent à chaque respiration. Le 6 avril en est une pour moi.
Le 6 avril 1985, c’est un samedi. Il fait doux. Le printemps hésite encore entre le frisson de l’hiver et la promesse des bourgeons. J’ai 10 ans. Presque 11. Un âge entre deux mondes. L’enfance d’un côté, l’inconnu de l’autre. À cet instant-là, je suis encore un enfant. Pas pour longtemps.
Il est un peu plus de 10 heures. Le téléphone sonne. Ce genre de sonnerie qui, sans que je le sache encore va briser le monde en deux. "Bonjour, c’est l’hôpital. On voudrait parler à ta maman."Je tends le combiné sans comprendre. Ou peut-être que je comprends déjà.
Je me souviens de chaque mot. De chaque silence après. Le regard de ma mère qui se fige. Sa main qui tremble. Le costume qu’on demande d’apporter. Ce costume qu’on ne porte qu’une seule fois. Allongé. Immobile. Trop tôt.
Ce jour-là, mon père est mort. Et avec lui, une partie de moi.

Je n’ai pas pleuré tout de suite. Je crois que mon corps s’est figé. Comme pour suspendre le monde. Pour dire : non. Pas maintenant. Pas lui. Mais j’ai su. Sans avoir besoin de mots, j’ai su.
Je n’ai pas seulement perdu mon papa ce jour-là. J’ai perdu mes repères. Mon innocence. Mon socle. J’ai perdu ce que je ne saurais même pas nommer. Un enfant sans père, c’est comme une barque sans rame. On flotte encore, mais on ne sait plus où aller. J’ai erré longtemps.
Il avait 45 ans.Moi, j’en avais 10.
Aujourd’hui, j’en ai bientôt 52. Et malgré les années, malgré la vie qui a continué, malgré les sourires qu’on réapprend, malgré les enfants qu’on élève, malgré les photos qu’on garde dans un tiroir, malgré les "ça va ?" qu’on répond sans y croire ,il y a un vide que rien n’a jamais vraiment comblé.
Il y a des silences dans mes souvenirs. .Des trous. Des absences. Des gestes que je ne me rappelle plus, des odeurs que j’aimerais retrouver. Sa voix… je la cherche parfois, la nuit, dans un rêve flou. Et j’ai peur de l’oublier.
Son visage est devenu un portrait flou dans la galerie de ma mémoire. J’ai peur d’avoir trop avancé sans lui. Et cette question revient souvent comme un boomerang invisible :Qui serais-je devenu s’il avait vécu ?
Quel genre d’homme ? Quel genre de père ? Quel genre d’ami ? Serais-je plus fort ?Plus serein ? Plus libre dans ma tête ? Ou est-ce que je serais le même, mais avec un socle plus stable ?
Je ne sais pas. Et je ne saurai jamais.
Mais j’ai grandi. À ma manière. J’ai appris à marcher dans la vie avec un genou à terre. À sourire avec une cicatrice invisible. À me relever sans qu’on me tende la main. À avancer sans trop savoir pourquoi.
Si je t’écris aujourd’hui, c’est pour toi. Toi qui viens de perdre quelqu’un. Toi qui viens de raccrocher ce téléphone. Toi qui fermes les yeux d’un proche pour la dernière fois. Toi qui dois ramener des affaires sans savoir comment rentrer chez toi. Toi qui fais semblant d’être fort devant les enfants. Toi qui t’écroules dans la salle de bain pour ne pas être vu.
Je te connais. Je te reconnais. Parce que j’ai été toi. Parce que, quelque part, je le suis encore.
Je ne vais pas te dire que "ça va aller". Je ne vais pas te dire que "le temps guérit tout",parce que parfois, il ne guérit pas. Il apprend juste à faire avec. À cohabiter avec la douleur. À poser la main sur la blessure et dire : "Je te vois. Tu es là. Et je vis quand même."
Je n’ai pas de solution miracle. Je ne suis pas un gourou de la résilience. Je suis juste un homme qui a appris à vivre avec l’absence. Mais je veux te dire une chose :Tu n’es pas seul.e.
Il y a des millions d’orphelins dans le cœur du monde. Des veuves. Des veufs. Des amis endeuillés. Des enfants devenus grands trop vite. Des frères et sœurs brisés. Des mères sans enfant. Et tous, un jour ont cru que leur vie s’arrêtait là. Mais non. Elle ne s’arrête pas.
Elle vacille. Elle se déforme. Elle change de couleur. Elle te fait marcher autrement. Plus lentement. Plus prudemment. Mais elle continue.
Tu vas peut-être devenir quelqu’un d’autre. Pas parce que tu le veux. Mais parce que tu n’as pas le choix. Et ce quelqu’un-là, malgré la douleur, malgré la perte sera peut-être capable d’aimer encore plus fort.
C’est étrange comme la perte peut révéler en nous une forme de beauté. Pas la beauté des choses jolies. Mais la beauté de ceux qui survivent à l’impensable. La beauté de ceux qui, un jour, sans même s’en rendre compte deviennent la preuve vivante qu’on peut se relever.
Alors si aujourd’hui ou demain, tu perds quelqu’un, n’oublie pas que tu as le droit d’être brisé. Tu as le droit de ne pas vouloir te lever.Le droit de crier dans l’oreiller.Le droit de ne pas répondre aux messages.Le droit de ne pas être fort. Mais aussi, un jour, tu auras le droit d’être debout.
Debout avec ton histoire .Debout avec ton manque. Debout avec ce vide que tu apprivoises.
Je t’envoie toute ma tendresse. De là où je suis. Avec mon père dans le cœur. Et cette petite voix d’enfant de 10 ans qui n’a jamais cessé d’espérer. Je t’écris parce que j’existe encore. Parce que j’ai appris à exister avec ce vide .Et parce que, parfois, écrire, c’est aussi continuer à respirer.
J’ai mis longtemps à comprendre que la mort d’un être cher n’est pas une fin.C’est un point-virgule dans notre phrase de vie. Il y a un avant. Il y a un après. Et entre les deux : ce silence.Ce gouffre.
Mais je continue de marcher. Et toi aussi, tu le feras. Pas aujourd’hui peut-être. Pas demain. Mais un jour. Tu te réveilleras sans larmes. Tu prendras un café sans te souvenir de l’absence. Et puis elle reviendra, par surprise, au détour d’un lieu, d’une chanson, d’un parfum. Et tu pleureras encore. Et ce sera normal.
Le deuil ne suit pas de ligne droite. C’est une spirale. Parfois douce. Parfois violente. Mais c’est aussi une traversée. Et tu n’es pas seul dans la barque.
Je suis là. Et d’autres le sont aussi. Des anonymes qui portent leur peine comme un sac à dos trop lourd. Mais qui avancent quand même. Des femmes. Des hommes. Des enfants devenus adultes trop tôt. Des cœurs cassés mais battants. Et dans chacun de ces cœurs, il y a une étincelle.Une flamme qui dit : "Je suis encore là."
Je n’ai pas vu mon père vieillir. Je ne sais pas quelle tête il aurait aujourd’hui .Mais parfois, je le vois dans le miroir. Dans mes rides. Dans mon regard. Dans ma façon de dire à mon fils : "Je suis fier de toi."
Je suis devenu père sans père. Et ça aussi, c’est un défi. Mais chaque jour, je donne ce que je peux. Avec mes manques. Avec mes doutes.
Je ne sais pas pourquoi la vie arrache certains si tôt. Je ne sais pas pourquoi certains enfants deviennent orphelins à 10 ans. Je ne sais pas pourquoi la mort frappe parfois sans prévenir. Mais je sais qu’après la mort, il reste la mémoire. Et que cette mémoire, c’est aussi un trésor.
Alors si tu pleures aujourd’hui, si tu te sens vidé, si tu as peur de ne jamais t’en remettre, sache que tu es vivant. Et que ta douleur est la preuve que tu as aimé.
Un jour, tu raconteras cette perte autrement. Peut-être pas par des mots. Peut-être par un regard, une peinture, une chanson, un silence. Et ce jour-là, tu verras :Tu n’as pas guéri, non. Mais tu as grandi autour de ta blessure.
Et c’est ça, aussi, vivre après.
Je suis Christophe. Je suis un homme. Un père. Un fils sans père .Un survivant ordinaire d’une perte extraordinaire.
Et si j’écris aujourd’hui, ce n’est pas pour chercher la pitié, ni pour donner des leçons. C’est simplement pour continuer à exister .Et peut-être, pour que toi aussi, tu continues.
À ceux qui perdent un être cher aujourd’hui, je vous serre fort dans mes pensées. Et je vous dis simplement :Un jour, vous serez debout. Pas comme avant. Mais debout quand même.
Christophe PIEDNOIR
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