La Honte, Cette Compagne Invisible
- piednoir
- 17 avr. 2025
- 3 min de lecture
Je m'appelle Christophe. J'ai 51 ans. Je suis bipolaire. Je suis en reconversion professionnelle. Et j'ai honte. Une honte profonde, sourde, tenace, qui colle à la peau comme une seconde peau qu'on ne peut retirer. Une honte qui m'accompagne depuis l'enfance, qui s'invite dans mes silences, dans mes absences, dans mes fatigues, dans mes départs précipités.

Il y a quelques jours, j’ai quitté mon stage. La tête sur le bureau, incapable de suivre, incapable de faire semblant. J’ai fermé la porte. J’ai essayé de respirer. Mais rien n’y a fait. Mon corps, ma tête, mon cœur criaient : stop. Alors je suis parti. Et depuis, je rame. J’ai besoin de repos, de recul, de me recentrer. Je le sais. Et pourtant, la honte. La honte d’avoir fui. La honte d’être fragile. La honte d’avoir à me justifier.
Je suis en formation pour devenir conseiller en insertion professionnelle. Ironique, non ? Moi qui ai été infirmier pendant 30 ans. Moi qui ai soigné les autres, sans jamais vraiment m’autoriser à tomber. Et quand je tombe, j’ai honte. J’ai honte de ne pas réussir à faire ce que les autres semblent faire sans effort. J’ai honte de montrer mes failles, mes fragilités, mon besoin de me retirer du monde pour ne pas sombrer.
Mais cette honte, elle ne date pas d’hier. Elle m’habite depuis que j’ai 11 ans.
Mon père est mort. Ma mère s’est perdue. Mes frères absents. Et moi, seul, dans cette maison vide. Rien dans le frigo. Pas un œuf, pas un morceau de beurre. Je rêve d’un repas chaud, je rêve juste d’un peu de dignité. En fait, je ne rêve pas, c'est faux. Ce jour-là, je mélange de la farine avec de l’eau. Ça fera l’affaire. Ça doit faire l’affaire. Et puis, on sonne.
Une dame. Du CCAS. BCBG. Son manteau sent le propre, sa voix claque dans la cuisine. Elle me parle comme on parle à un enfant sale comme si je devais m’excuser d’exister. Elle m’ordonne de manger les yaourts qu’elle a apportés. Devant elle. Immédiatement. Comme si je risquais de les voler, ou de les cacher pour mes frères.
J’ai mangé. Pas parce que j’avais faim. Mais parce qu’elle me l’ordonnait. Parce qu’elle voulait s’assurer de son geste de charité. Parce que, dans ce moment, je n’étais pas un enfant. J’étais un pauvre à sauver. Un corps à remplir. Et j’ai eu honte. Honte d’être vu comme ça. Honte d’être réduit à ce besoin. Honte de devoir accepter.
Cette scène m’a marqué au fer rouge. Je n’ai jamais pu oublier son regard, je ne citerais pas son nom, paix à son âme. (N'oublions pas non plus que nous sommes dans les années 80-90). Ni mon silence.
Ce silence pesant, épais, qui disait tout de ma solitude. Et cette honte, elle s’est invitée dans toutes les pièces de ma vie depuis ce jour. Elle se cache dans mes absences, dans mes tentatives de paraître normal, dans mes efforts à travailler dur, toujours plus dur, pour qu’on ne voie pas. Pour qu’on ne sache pas.
Alors aujourd’hui, je vous écris. Pour vous parler de cette honte. Pour vous dire qu’elle existe. Qu’elle fait mal. Qu’elle isole. Qu’elle peut tuer. Et surtout, pour vous demander quelque chose : si vous donnez, donnez avec douceur. Donnez avec discrétion. Donnez sans juger, sans attendre. Donnez pour soulager, pas pour contrôler. Donnez comme on tend une main, pas comme on pèse un fardeau.
Un euro. Un mot. Un regard. Ça peut tout changer. Mais faites-le avec délicatesse. Parce que derrière chaque main tendue, il y a peut-être un enfant qui a mangé un yaourt sous l’ordre d’une étrangère. Et qui ne s’en est jamais remis.
Christophe PIEDNOIR
Accompagner les Personnes dans leur Insertion Sociale et Professionnelle ▶️ Conseiller en Insertion Professionnelle en Devenir ▶️ Expertise en santé ▶️ Bienveillance, Proactivité et Impact



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